À mes petits Suisses

Publié le 29 décembre 2024 par Κύων

Haha ! Je viens de tomber sur un interview d’un journaliste suisse « observateur avisé de la scène politique française » qui a décidé de faire une démonstration d’humour suisse. Je ne peux pas m’empêcher d’en faire une petite recension.

Alors, ça commence fort :

« Eh bien, malgré cette familiarité avec la France, la Suisse francophone est tout de même dans un état de stupéfaction. Pour trois raisons principales. La première tient à la perception que l’on a ici d’Emmanuel Macron. Vu depuis la Suisse, et notamment par les décideurs, il reste perçu comme un président moderne, désireux de transformer la France, et qui a obtenu de bons résultats économiques. On ne comprend toujours pas pourquoi les Français se sont mis à tellement le détester. Pour beaucoup ici, il incarne l’archétype du président français efficace, intelligent et tourné vers l’avenir. Les Suisses ressentent donc une certaine désolation : comment expliquer que les Français, disposant d’un "super cavalier", semblent vouloir l’envoyer paître. »

Ok. Bon, ben pour les Suisses qui passeraient dans le coin, je peux vous donner quelques éléments de réponse : vu depuis la France, il reste perçu comme un président rétrograde, désireux de détruire les services publics et qui a dilapidé l’argent public. Pour beaucoup ici, il incarne l’archétype du président français inutile, prétentieux et tourné vers sa personne.

« La deuxième source de d’incompréhension, plus attendue, est l’incapacité de la France à fonctionner autrement que comme un pays présidentiel dirigé par un chef tout-puissant. Beaucoup espéraient que la situation actuelle, avec une Assemblée nationale sans majorité claire, pousserait le pays à bâtir des coalitions, comme cela se fait ailleurs. Mais on constate que les Français n’y arrivent pas et on voit que le personnel politique français, au fond, n’en a pas envie »

Là encore, il n’y pas grand-chose à comprendre. Depuis qu’elle existe, la cinquième république a toujours été qualifiée de « monarchie élective » par les mauvaises langues. C’est un système type « the winner takes all ». Pourquoi les partis feraient-ils des coalitions lorsqu’ils peuvent espérer éliminer l’adversaire ?

« Enfin, le troisième motif de stupéfaction est sans doute le plus suisse : les Français semblent oublier qu’ils sont en quasi-faillite. À quel moment comprendront-ils que l’urgence économique s’impose à la réalité politique ? Vu de Suisse, qui a une dette publique représentant environ 40 % du PIB, il est incompréhensible de voir qu’en France, avec une dette de 112 % du PIB, une majorité de partis politiques continuent à réclamer davantage de dépenses. Comment la France peut-elle persister à croire que "deux et deux font six" ? Cela nous surprendra toujours. »

Alors, je ne sais pas ce que réclame « une majorité de partie », mais dans la population, je suis à peu près certain que quasiment tout le monde est opposé :

On veut juste conserver les services publics : les hôpitaux, les écoles, l’assurance chômage, le train, tout ça…

« Cette obsession de la démission de Macron est symptomatique de ce présidentialisme extrême et d’un système politique où les partis ne conçoivent pas d’avenir tant qu’ils n’ont pas sélectionné leur candidat pour la présidentielle. »

Oui, la « monarchie élective ». Bienvenu en France. Je vais pas réexpliquer.

« Je pense que le système français actuel, qu’il s’agisse du modèle économique ou politique, est de moins en moins adapté à la situation de la France d’aujourd’hui. »

Là, le mec commence à me faire rire. Le cocu du village, qui explique qu’il a des soupçons sur sa femme aux piliers de bars qui se foutent de sa gueule à ce sujet depuis trois ans. Enfin, cinquante dans le cas qui nous intéresse.

« Pour qu’un système présidentiel fonctionne, il faut qu’il y ait une capacité d’entraînement fort du président combinée à une acceptation par le corps politique de l’autorité du président une fois élu. Or, ce n’est plus le cas. »

C’est bien de s’en rendre compte après sept ans…

« La difficulté aujourd’hui du modèle politique français, c’est qu’il ne correspond plus à la réalité de l’électorat. »

Il débarque vraiment…

« ils tiennent à l’élection d’un président au suffrage universel direct, un point très important en France, mais ils ne sont plus prêts à lui accorder la carte blanche qu’ils donnaient auparavant. »

Alors là, je suis curieux de connaître ses sources. Je n’ai pas de sondage sous la main pour vérifier l’avis des Français d’une manière générale, mais si je parle pour moi : je ne tiens pas du tout à l’élection d’un président et je n’ai jamais été prêt à lui accorder la carte blanche qu’il s’octroie.

« le référendum. Je pense depuis le début qu’Emmanuel Macron aurait dû en organiser un sur la réforme des retraites. Aujourd’hui, dans une société façonnée par les réseaux sociaux où chacun consulte et commente tout, le référendum sur des grandes questions de société est quelque chose que les gens attendent. Il s’agit d’un outil de légitimité, même en cas de défaite. »

Bon là, le mec débarque complètement. D’une part le RIP était une revendication des Gilets Jaunes il y a cinq ans, donc la revendication n’est pas nouvelle. D’autre part, le référendum, ça demande une population correctement informée sur les sujets de société. Quand je vois des sondages dans lesquels la majorité des gens considèrent que le terrorisme est plus dangereux que la cigarette, j’ai des gros doutes. Mais c’est pas fini :

« Si Emmanuel Macron avait perdu un référendum sur la réforme des retraites, le choc aurait sans doute été important, peut-être même économique, mais personne n’aurait pu lui reprocher de ne pas avoir consulté les Français. »

Bon, je crois qu’il faut que j’explique certaines spécificités du système politique français et de la façon de penser de notre PJPC. Si Macron avait organisé un référendum sur la réforme des retraites, il aurait perdu, se serait assis sur le résultat du scrutin et aurait fait passer sa réforme en expliquant que les Français ont mal voté. Tout le monde le lui aurait reproché. Et il n’en aurait rien eu à péter.

« En juillet dernier, Emmanuel Macron aurait dû se tourner d’abord vers le Nouveau Front populaire. Cela ne signifie pas que cette coalition aurait réussi à former un gouvernement, mais le président aurait dû lui donner une chance. »

Le mec est littéralement en train d’expliquer aux lecteurs de l’Express ce que Macron aurait dû faire. Tout le monde sait ce qu’il aurait dû faire. Tout le monde savait qu’il ne le ferait pas parce qu’il est tellement imbu de sa personne qu’il ne peut pas s’empêcher de montrer que c’est lui qui décide.

« Tout cela implique aussi de parler à toutes les composantes de la vie politique. En cela, je pense que le front républicain anti-Rassemblement national, alors qu’il est le premier parti du pays, pose question aujourd’hui sur le plan démocratique. »

Oui, comme tous les partis qui sont élus grâce à l’épouvantail FN depuis Chirac.

« Troisième élément : la décentralisation. Je ne dis pas que la France doit devenir un pays fédéral comme la Suisse, mais il est évident que beaucoup de problèmes se règlent mieux aujourd’hui au niveau régional qu’au niveau national »

Heureusement qu’il est là pour nous expliquer les problèmes de la France, hein. On n’y aurait jamais pensé tout seuls.

« Enfin, dernier point, et là, la France peut prendre exemple sur la Suisse : la discipline budgétaire. Il faudra quand même qu’à un moment donné, l’arithmétique budgétaire reprenne pied en France : deux et deux font quatre, et non six ! La France ne s’en sortira pas, notamment dans ses rapports avec l’Allemagne qui sont déterminants sur le plan politique si elle continue de dépenser trop. Peut-être faudrait-il nommer un ministre des Finances suisse (Rires). »

Pourquoi pas. Peut-être qu’il ne piquera pas dans la caisse et lira les rapports de la Court des Comptes (Rires jaune).

« Je pense que ce sont les responsables politiques qui restent constamment dans une logique de campagne électorale, et en particulier dans une logique de campagne présidentielle. »

Il va vraiment se faire mal à l’épaule à force d’enfoncer les portes ouvertes…

« La classe politique française n’est pas, selon moi, une classe politique irréaliste ou dingue. »

Ah, enfin une analyse qui sort un peu des sentiers battus… Je ne sais pas s’il a raison, mais au moins c’est une pensée qui est nouvelle et originale en France. Je vous passe la suite du paragraphe, il ne fait que répéter ce qu’il a déjà dix vingt ans après le reste de la France. Je saute directement à la blague suivante :

« En Suisse, chaque citoyen considère que l’argent public est un peu son propre argent. Prenons un exemple concret : en ce moment, la ministre des Finances Karin Keller-Sutter, une femme de droite, est en train d’obliger le gouvernement fédéral à changer d’avion, car le jet utilisé par le Conseil fédéral coûte trop cher. On parle pourtant ici d’une somme relativement dérisoire, de l’ordre de 100 000 à 200 000 euros. Pourquoi agit-elle ainsi ? Probablement en partie par démagogie, mais aussi parce que chaque Suisse considère qu’un franc dépensé par l’Etat est un franc qui lui appartient en quelque sorte. En Suisse, on s’attend à ce que l’Etat rende des comptes financiers à ses administrés. En France, on ne voit pas les choses de cette manière »

Donc, si je comprends bien, D’une part il ne comprend pas pourquoi les Français détestent leur gouvernement. Et d’autre part il s’imagine que si, contrairement à la Suisse, le gouvernement Français ne rends pas de comptes à son peuple, c’est culturel. À ce niveau-là c’est plus de la naïveté, c’est de la candeur.

« Cependant, [Marine Le Pen] est généralement vue comme globalement incompétente sur le plan économique, incapable de diriger efficacement la France dans ce domaine. »

D’accords, c’est vrai que la meuf propose de démanteler les éoliennes déjà construites. On parle d’ASTRID ?

« C’est là une grande différence avec la droite populiste suisse. Notre droite "dure" est avant tout une droite des affaires, que l’on pourrait qualifier de trumpiste. Christoph Blocher, le leader historique de l’UDC, est un milliardaire, à l’image de Donald Trump. En Suisse, on associe donc la droite dure au libéralisme et à l’argent. Par conséquent, l’idée d’une droite dure française, socialiste si je puis dire, ou étatiste, est quelque chose que les Suisses ont beaucoup de mal à comprendre. »

Oui, parce que Marine, elle, elle a du mal à boucler ses fins de mois et c’est une socialiste convaincue. Bon, en vrai, je suis tout de même mauvaise langue : il est vrai que contrairement à d’autre pays (typiquement les États-Unis), l’extrême-droite accroche peu aux idées libertariennes que l’on retrouve plutôt au centre en France.

Et à ce moment, c’est le journaliste qui part en couille :

« Le Premier secrétaire du PS Olivier Faure s’est dit prêt à discuter avec les macronistes et la droite sur la base "de concessions réciproques" en vue de la formation d’un nouveau gouvernement qui aurait un "contrat à durée déterminée". Les socialistes s’alliant à la droite, cela vous semble-t-il réalisable ? »

Alors oui, c’est réalisable. Hollande l’a fait et… Oh mais attendez : notre fin analyste reprends là parole :

« Des socialistes qui seraient coupés du peuple de gauche se retrouveraient dans une position très fragile pour gouverner avec la droite. »

Voilà. Il est fort quand même…

« Ce n’est qu’une opinion personnelle mais les Français me semblent plus matures que leurs responsables politiques. »

Merci du compliment, même si c’est un peu nous comparer aux derniers de la classe.

« Ils souhaitent être reconnus dans leur diversité politique mais ils sont moins révolutionnaires qu’on ne le dit et que ne le laissent penser certains votes, notamment le vote pour en faveur de LFI. »

Non, du tout…

« Je crois aussi – peut-être suis-je trop optimiste ou juste trop Suisse – que les Français sont capables de comprendre les défis économiques et financiers auxquels le pays fait face. Cela dit, je reconnais un paradoxe dans mon propos puisque je soulignais précédemment qu’il existe un véritable problème lié à la gestion de l’argent public. »

Peut-être qu’il n’y a pas de paradoxe et que les Français n’approuve pas la gestion de l’argent public ? Ça répondrait peut-être aux interrogations que tu te posais en début d’article ? Hein mon coco ?

« Je crois que l’erreur politique majeure des gouvernements d’Emmanuel Macron a été le quoi qu’il en coûte. »

Ça, et la suppression de l’ISF, la réforme des retraites, les scandales McKinsey, la fermeture d’ASTRID, la réforme des lycées, l’affaire Bennala, le SNU, l’uniforme à l’école. C’est juste ce qui me vient là tout de suite, j’en ai surement oublié.

« En ce sens, le non-cumul des mandats a eu des effets délétères, car il a déconnecté les responsables politiques de leur ancrage local. »

D’un autre côté si on peut éviter de filer un salaire correspondant à 140h/semaine à nos politiciens, ça peut-être pas mal pour les finance ?

Bon, cette interview pleine de « lucidité et de pragmatisme » s’arrête là. Merci encore à l’Express pour cette brillante analyse, qui va, j’en suis sûr, très certainement contribuer à élever le débat public. On espère vraiment en voir d’autre dans le genre. Oh mais attendez ! Ne me dites pas que… Mais si, c’est Noël :

https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/sophie-pedder-the-economist-non-la-france-nest-pas-le-mauvais-eleve-quon-pretend-SDWTKHIPLRBG3D3DRKU7QRY5LE/

« Sous Keir Starmer, le parti [travailliste] s’est mué en un parti socialiste modéré, comparable à ce que représentait Tony Blair à son époque ou Manuel Valls en France lorsqu’il était Premier ministre : une gauche sociale-démocrate centriste. »

Valls, représentant d’une gauche sociale-démocrate modérée. Parait qu’il vaut mieux lire ça que d’être aveugle…


  1. L’État fait un cadeau insensé à Bolloré, Médiapart, janvier 2022 :
    https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/270122/l-etat-fait-un-cadeau-insense-bollore 

  2. Plus de 2,4 milliards d'euros en 4 ans : ce "pognon de dingue" dépensé par le gouvernement dans des cabinets de conseil privés, dénoncé par le Sénat, L’Indépendant, mars 2022 :
    Plus de 2,4 milliards d'euros en 4 ans : ce "pognon de dingue" dépensé par le gouvernement dans des cabinets de conseil privés, dénoncé par le Sénat 

  3. Impôts : le cabinet de conseil McKinsey au coeur d'une nouvelle polémique, Les Echos, mars 2022 :
    https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/impots-le-cabinet-de-conseil-mckinsey-au-coeur-dune-nouvelle-polemique-1394337 

  4. Déjà mentionné ici 

  5. Les Premiers Ministres nous coûtent cher, Contre-attaque, décembre 2024 :
    https://contre-attaque.net/2024/12/16/les-premiers-ministres-nous-coutent-cher/ 


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